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samedi 26 janvier 2013

Faut-il instaurer un droit au travail opposable ?



Les chiffres du chômage sont encore en légère hausse sur le mois de décembre 2012. Depuis 20 mois, chaque mois apporte sa mauvaise nouvelle. François Hollande a annoncé qu'il souhaitait inverser la courbe du chômage d'ici la fin de l'année, et nous verrons ce que la conjoncture économique nous réserve. Mais dans l'attente, il reste 3.132.900 personnes au chômage. Difficile de se rendre compte du nombre que ça fait, d'imaginer ce que ça fait. Plus de trois fois la manif pour tous (plus de 10 fois selon la police!). Imaginez ne serait-ce que trois fois le nombre de personnes de la manif pour tous qui se réveillent le matin, chacun dans leur appartement, se disent qu'ils n'ont pas de boulot et qu'ils ne savent pas ce qu'ils vont faire de leur journée. Arrêtons nous sur la vie de ces personnes. N'ont-elles pas droit au travail ?
*  *  *
Pourquoi souhaite-t-on que tout le monde travaille ?
Serait-ce juste par égoïsme qu'on souhaiterait que tout le monde travaille ? Je ne te donnerai pas de pain si tu ne l'as pas mérité, si tu n'as rien à m'offrir ? Dans le Notre Père, pas de petite astérisque au dessus du « Donne nous aujourd'hui notre pain de ce jour* » (*sauf ceux qui n'ont pas fait d'efforts suffisants pour se trouver un job). Vous imaginez le genre... Un passage de Saint Paul pourrait pourtant être interprété en ce sens :« Nous vous engageons, frères, à faire encore des progrès en mettant votre honneur à […] travailler de vos mains, comme nous vous l'avons ordonné » (1 Th 4, 11)


Mais on est loin de l'égoïsme, Saint Paul nous exhorte simplement à participer au travail nécessaire pour la collectivité... Quelques lignes plus tard : « Nous vous y engageons, frères, reprenez les désordonnés, encouragez les craintifs, soutenez les faibles et ayez de la patience envers tous. » (1 Th 5, 14)
Non, il s'agit bel et bien de rechercher le bien de nos frères qui manquent de travail. Saint Paul (et l'Eglise!) veut notre bien en nous exhortant à travailler, à participer à la vie de la communauté. C'est le rôle qui nous a été confié dès la Genèse : l'homme est placé sur terre « pour cultiver le jardin ». « Le travail est un droit fondamental et c'est un bien pour l'homme » (#287 du compendium) sans travail pas de participation, pas de possibilité d'accéder à la propriété, de fonder une famille, de contribuer au bien commun. Toutes sortes de travaux sont possibles : rémunéré ou non (élever un enfant, engagement associatif), mais il nous faut participer au bien commun. Dans la parabole des ouvriers de la dernière heure, on voit bien que le maître lui-même voit le bien pour l'homme avant de voir le bien pour lui. Il donne la même chose à celui qui n'a travaillé qu'à la dernière heure et à celui qui a travaillé toute la journée. Il donne en fonction des besoins des hommes, pas en fonction de ce qu'il reçoit d'eux.

Pour quoi ?
Mais alors quels sont les fruits du travail ? Maintenant qu'on sait pourquoi on travaille, ça sert à quoi de travailler ?
Pour commencer, le travail participe à la pleine dignité de l'homme. Dans le travail est inscrit la ressemblance de Dieu et de l'homme, Créateur et co-créateur. Travailler et modeler le monde, c'est atteindre cette pleine ressemblance. Jésus lui-même a travaillé comme charpentier, alors qu'il aurait pu multiplier les pains pour manger. Il nous a ainsi montré que le travail humain est à vocation divine !
Le travail transforme le monde et y fait apparaître la perfection. « l'activité humaine d'enrichissement et de transformation de l'univers peut et doit faire apparaître les perfections qui y sont cachées » (#262). Si on travaille, c'est tout simplement pour contribuer au bien commun et pour rendre le monde plus beau, en exploiter les richesses. C'est utile pour le travailleur qui y trouve un sens à sa vie, et c'est utile pour la société qui profite du monde plus beau ainsi créé. « Le Chrétien est appelé à travailler non seulement pour se procurer du pain, mais aussi par sollicitude envers le prochain plus pauvre ». (#265)
Enfin, « le travail humain possède aussi une dimension sociale intrinsèque » (#273). Avoir un travail permet de vivre en société et de participer à la vie du monde qui nous entoure. L'homme seul loupe une face importante de la condition d'être humain. Un chrétien seul est un chrétien en danger... Et ça vaut aussi pour les non-chrétiens, dans un autre contexte !

Comment ?
Le magistère n'y va pas avec le dos de la cuillère, il répond au « quoi ? » et au « qui ? » 
Quoi : « le plein emploi est donc un objectif nécessaire pour tout système économique tendant à la justice et au bien commun. Une société […] où les mesures de politique économique ne permettent pas aux travailleurs d'atteindre des niveaux d'emploi satisfaisants ne peut ni obtenir sa légitimation éthique ni assurer la paix sociale » (#288),
Qui : Etat et monde économique : « Les problèmes de l'emploi interpellent les responsabilités de l'Etat auquel il revient de promouvoir des politiques actives de travail, aptes à favoriser la création d'opportunités de travail sur le territoire national, en stimulant à cette fin le monde productif »
Reste le « comment ? ». Et ça, ce n'est pas vraiment le rôle de l'Eglise de dire ça. Quelques petits indices tout de même : développer le secteur tertiaire (« les initiatives de ce qu'on appelle le secteur tertiaire constituent une occasion toujours plus importante de développement du travail et de l'économie », #293), réaffirmer le rôle de l'homme arbitre au-dessus du déterminisme : « le facteur décisif et l'arbitre de cette phase complexe de changement sont encore une fois l'homme, qui doit rester le véritable acteur de son travail »...
Ca reste bien vague à ce stade, mais c'est là que les hommes, et en particulier les chrétiens, entrent en jeu !
Instaurer un droit au travail opposable, c'est réussir à trouver un emploi pour chacun, donc à insuffler des politiques publiques qui favorisent l'emploi, peut-être en le taxant moins pour moins payer d'indemnités chômage en contrepartie. Je suis assez surpris qu'un acteur économique ne puisse pas créer un emploi en contrepartie d'une subvention à hauteur des indemnités chômage que cet emploi éviterait d'avoir à payer... A défaut, peut-être faut-il inciter avec plus ou moins d'insistance pour que les chômeurs se trouvent une « activité humaine », par exemple à titre de bénévole dans des associations pour continuer à transformer le monde, et avoir des liens avec la société qui pourraient en plus les aider à se former ou à trouver un emploi.
Au niveau des « forces vives » de la Nation, l'intuition que « le travail est plus doux quand il est orienté vers le bien commun » peut peut-être développer de nouvelles créativités. L'exemple cité dans mon dernier billet est un bon exemple du « comment ». En effet, dès la Genèse, on voit que le travail ne devient difficile et pénible que lorsque l'homme s'écarte de Dieu.
*  *  *
La transformation de l'économie pour trouver à chacun une place est un chantier enthousiasmant que les Chrétiens doivent prendre à bras le corps pour éviter de se faire balloter par le marché. Encourageons-nous les uns les autres pour que nos énergies créatrices se transforment en emplois ! Soutenons le tissu PME en le finançant !

samedi 24 mars 2012

Faut-il payer la taxe carbone ?


Plusieurs gouvernements étrangers (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde) ont annoncé leur décision d'interdire à leurs compagnies aériennes de s'acquitter de la taxe carbone : une taxe qui s'applique à toutes les compagnies opérant sur le territoire européen, et qui leur impose de payer 15% de leurs émissions de gaz à effet de serre, soit 32 millions de tonnes. Après une chute vertigineuse l'année passée, la tonne de CO2 est passée de 15 euros à 7 euros, cela ferait donc une taxe d'un niveau total de 200 millions d'euros. A titre de comparaison, le chiffre d'affaire d'Air France seul est de 23 milliards d'euros.
Que penser, donc, de ces pays qui interdisent à leur compagnies aériennes de payer cette taxe ?


Les lois humaines doivent être respectées
Nous l'avons vu, le Christ nous demande de respecter le droit positif (celui qui est en vigueur à un moment donné) et notamment de payer les impôts imposés par le gouvernement (« Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » Mt 22,21). La seule limite à cette obligation est le devoir de résistance si le droit positif est contraire au droit naturel (les droits qui proviennent de la nature même de l'homme). Les deux seules questions qui se posent sont donc :
  • Cette taxe est-elle légale ?
      Cette taxe se rapproche dans le principe du système déjà appliqué aux industries européennes, et doit donc avoir les mêmes fondements réglementaires non remis en cause à ce jour. Les compagnies aériennes qui sont contre cette loi n'utilisent qu'un argument économique pour la rejeter. De même, les autres pays s'opposent à cette taxe, mais ne semblent pas remettre en cause sa légalité, par exemple au regard d'engagements internationaux qui auraient une valeur réglementaire plus forte que cette taxe et y seraient contraires. On peut donc penser que cette réglementation est conforme au droit positif.
  • Est-elle contraire au droit naturel ?
      Pas de remise en cause de la dignité de l'homme dans le fait de faire contribuer le secteur du transport aérien aux efforts contre le réchauffement climatique. On peut donc penser que cette loi n'est pas contraire au droit naturel.

Il faut donc s'acquitter de cette taxe. Les compagnies ou pays étrangers qui annoncent qu'ils résisteront à l'entrée en vigueur de cette taxe sont en faute et commettent une injustice vis-à-vis de l'Europe en remettant en cause sa souveraineté dans le domaine.


La mise en place de cette taxe est-elle conforme au bien commun ?
Nous n'avons pas encore répondu à cette question. On peut ne pas être contraire au droit naturel, mais pourtant se tromper dans la recherche du bien commun !
Le compendium de la doctrine sociale de l'Eglise nous offre une vision moderne et intelligente de l'exigence de la protection de l'environnement :
« Le Magistère souligne la responsabilité qui incombe à l'homme de préserver un environnement intègre et sain pour tous » (#465 du compendium) Cette responsabilité s'exerce vis-à-vis de toute l'humanité actuelle, mais également vis-à-vis des générations futures (cf #467)

La protection de l'atmosphère est un sujet particulier, puisque les pollutions traversent les frontières. C'est donc un sujet complexe qui doit être abordé en suivant le principe de solidarité difficile à mettre en place dans un contexte international d'intérêts divergents : «  Chaque Etat, dans son propre territoire, a le devoir de prévenir la dégradation de l'atmosphère et de la biosphère. […] Le contenu juridique du droit à un environnement naturel, sain et sûr sera le fruit d'une élaboration graduelle, sollicitée par la préoccupation de l'opinion publique de discipliner l'usage des biens de la création selon les exigences du bien commun, dans une commune volonté d'introduire des sanctions pour ceux qui polluent » (#468). Dans les mots « élaboration graduelle », j'entends que cette élaboration sera chancelante et incertaine au début et qu'il faut accepter que cette élaboration pose des questions concrètes de mise en œuvre difficiles à résoudre nécessitant des arbitrages non consensuels.
Le mot de « sanction » ne doit pas être compris de manière trop exacerbée. Notre droit le retranscrit dans le principe du « pollueur-payeur », qui ne trahit pas forcément une « faute » du pollueur (les process industriels, comme le fonctionnement d'un avion ou d'une voiture génèrent nécessairement des émissions de CO2), mais une responsabilité de « payer » la « consommation de Nature ».
« Toute activité économique qui se prévaut des ressources naturelles doit aussi se soucier de la sauvegarde de l'environnement et en prévoir les coûts, lesquels sont à considérer comme élément essentiel du coût de l'activité économique. […] Le climat est un bien qu'il faut protéger et il faut dans leurs comportements, les consommateurs et les agents d'activités industrielles développent un plus grand sens de responsabilité » (#470)

La taxe carbone pour le secteur aérien est donc une bonne initiative pour commencer « l'élaboration graduelle » du contenu juridique responsabilisant les consommateurs et les agents d'activités qui génèrent des pollutions. Elle participe en cela à la recherche du bien commun.
Le reproche fait par la Chine à cette taxe est le fait que cette taxe « régionale » ne soit pas une décision consensuelle de niveau international alors que des instances de réflexion internationale existent pour partager sur le secteur aérien (Organisation Internationale de l'Aviation Civile, qui dépend des Nations Unies). Sans constituer une infraction au droit naturel, cette « régionalisation » est pointée par l'Eglise comme un problème à éviter car rendant moins efficace l'action des Etats : « Il est important que la Communauté internationale élabore des règles uniformes, afin que cette réglementation permette aux Etats de contrôler avec davantage d'efficacité les diverses activités qui déterminent des effets négatifs sur l'environnement » (#468)
On peut donc regretter que cette taxe carbone n'ait pas fait l'objet d'un consensus entre pays par exemple dans le cadre de l'OIAC. Cette organisation semble demander que lefruit d'une taxe sur les pollutions aériennes soit reversée ausecteur aérien pour favoriser la recherche pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ce qui est un début de responsabilisation, mais qui reste clairement insuffisant comme application du principe de « paiement de la consommation de Nature » vu que les payeurs récupéreraient leur argent...

*   *   *


Bravo donc à l'Europe qui a répondu avec grande rapidité (24h) aux menaces de la Chine en refusant de retirer cette taxe. Les difficultés à faire émerger des accords internationaux comme nous l'avons constaté lors des conférences de Copenhague et de Cancun sont un sujet grave. Prions pour que le « balbutiement » que constitue cette taxe régionale soit une incitation pour les autres pays à nous rejoindre, et soit pour l'Europe une force de négociation au sein de l'OIAC à qui l'Europe doit peut-être accepter à termes de donner par subsidiarité une partie de sa souveraineté.
Pour nous, chrétiens, notre action peut commencer par cocher la case « compenser mon empreinte carbone » lorsque notre agence de voyage nous le propose, ou à défaut de le faire en allant sur le site d'une association permettant de compenser nos empreintes carbones (réduction d'impôts de 66% de votre don possible). Ces dons, personnels, seront un signe pour les hommes politiques de la prise de conscience environnementale des clients, et faciliteront les décisions politiques à venir.

dimanche 4 mars 2012

Quelle place pour les prisonniers ?


Une semaine après l'annonce d'un nouveau record historique de la population carcérale (65699 détenus le 1 février), on apprend que la décision de créer 24000 places de prison en plus d'ici 5 ans vient d'être prise. La décision permettra, nous dit-on, de réduire le nombre de peines non exécutées de 100.000 l'an dernier à 35.000 en 2017, ce chiffre ne concernant que les délits dans la mesure ou les peines pour crimes sont exécutées sans délai. Le coût de la création de ces 24000 places de prison est évalué à 3,57 milliards d'euros pour l'Etat.

A-t-on besoin de ces 24000 places de prison supplémentaires ?


  1. Pour la société

Le droit doit être respecté, en vue de Dieu
Le langage de l'Église sur le respect du droit est on ne peut plus clair : il faut respecter le droit du pays dans lequel on se trouve, tant qu'il n'est pas contraire au "droit naturel". Ce droit naturel est fondé sur la nature même de l'homme : liberté, propriété, sûreté, résistance à l'oppression (pour les révolutionnaires français). Sans ambiguïté et avec grande pédagogie, Saint Paul nous rappelle ce devoir qu'a chacun de respecter le droit, lui qui a pourtant subi une mise en prison injuste :
"Que chacun se soumette aux autorités en charge. car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent sont constituées par Dieu. [...] Elle est un instrument de Dieu pour te conduire au bien. [...] Aussi doit-on se soumettre non seulement par crainte du châtiment, mais par motif de conscience". (Romains, 13, 1 et suite)

Le pouvoir temporel est un pouvoir qui organise et permet de faire grandir la cité et l'homme dans la cité. Il concourt donc aux objectifs de Dieu pour l'homme, et il faut s'y soumettre.

En cas de non respect, une sanction peut être nécessaire
A ces fins, et "Pour protéger le bien commun, l'autorité publique légitime a le droit et le devoir d'infliger des peines proportionnées à la gravité des délits" (#402 du compendium de la DSE) pour réprimer les comportements délictueux et remédier au désordre créé par ces comportement. Il est donc naturel que l'Etat dispose de la légitimité pour infliger des peines financières, mais aussi d'emprisonnement qui sont parfois un moyen nécessaire pour faire cesser les troubles.


Notons dès à présent que ce n'est pas pour "venger" une victime ou sa famille qu'on inflige une peine de prison à son agresseur. L'affliction de la victime peut être grande et doit faire l'objet d'une attention aimante, mais l'attention à l'égard des victimes doit s'exprimer vers elles (accompagnement psychologique, dédommagement éventuel) et non contre l'agresseur en l'excluant de la société dans le but de rendre coup contre coup.¹ La peine de prison se justifie donc uniquement par :
- la nécessité d'empêcher le fauteur de trouble de recommencer et de multiplier le nombre de victimes, ou
- le souhait de la société de "corriger" le contrevenant. De lui permettre de se corriger. De lui donner les moyens de sa sanctification pour qu'il apprenne à se sortir de ce qui le tire vers le mal.

La conséquence de ceci , c'est que les peines doivent être exécutées, et qu'il est donc anormal que des peines restent non réalisées. Ces peines ont été jugées justes par le législateur qui a proportionné la lourdeur de la peine à la gravité du délit et donc la difficulté qu'un coupable aura à sortir de ce qui le tire vers le mal. Elles ont également souvent été jugées justes par un jury de citoyen qui, même s'il n'est pas expert (ce qui pose de nombreuses difficultés), a tenté d'évaluer ce qui était nécessaire pour empêcher que le trouble ne se reproduise.

l'objectif premier des sanctions est la réintégration au sein de la communauté
L'esprit dans lequel la société doit aborder un jugement nous est dévoilé par Matthieu 18,15-20 :
"Si ton frère vient à pêcher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il n'écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S'il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s'il refuse d'écouter même la communauté, qu'il soit pour toi comme le païen et le publicain".

Parfois, en fonction de la gravité de l'acte et du danger immédiat que représente le contrevenant pour la société, il faut sauter quelques étapes et l'exclure directement en l'écartant de la communauté via une peine de prison. En revanche, le but premier de toute cette démarche de sanction par l'Etat est de "gagner ton frère". On envoie quelqu'un en prison pour maintenir la confiance et l'unité au sein de la société, et pour rendre droit ce qui est tordu et permettre le plus rapidement possible la réintégration du condamné, redevenu libre, dans la société.


       2. Pour le prisonnier


Le prisonnier a le droit de n'être exclu que si c'est nécessaire
La peine d'emprisonnement est une peine dure. Elle écarte de la société, certes momentanément et en vue de la réintégration, un individu. A ce titre, il est inquiétant qu'un quart des détenus en France soient en attente de procès ou d'appel. On inflige préventivement une peine à certaines personnes qui, peut-être, ne la méritent pas, et ainsi on les écarte de la société. Cette exclusion est à proscrire dès que possible :
"Il faut exclure le recours à une détention uniquement motivée par la tentative d'obtenir des informations significatives pour le procès. En outre, il faut garantir la rapidité des procès : leur longueur excessive devient intolérable pour les citoyens et finit par se traduire en une véritable injustice" (#404 du compendium)

Le passage de l'évangile de Saint Matthieu ci-dessus sur la correction fraternelle nous invite également à éviter autant que possible d'en arriver à l'extrémité qu'est l'exclusion. D'abord une correction fraternelle, puis en petit comité, puis publiquement, avant l'exclusion. C'est peut-être en un certain sens l'application du principe de subsidiarité à la justice : le problème doit être traité au niveau le plus bas possible. La judiciarisation galopante de notre société est inquiétante à ce titre : la correction fraternelle, ou en petit comité ne joue plus son rôle. D'où un engorgement des tribunaux qui ne jouent plus leur rôle dans des délais corrects. C'est le sens du message de Benoît XVI pour le Carême 2012 que je vous invite tous à lire si vous ne l'avez pas encore fait depuis le début du Carême, et qui nous demande de nous rapprocher de nos frères notamment par l'exercice de la correction fraternelle qui nous élève les uns les autres : "Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les œuvres bonnes" (He 10, 24)


le prisonnier garde sa dignité d'homme même pendant l'incarcération
L'absolu de la dignité de l'homme ne peut pas être mis de côté dans l'exécution d'une peine de prison, quelle que soit la gravité des faits commis. L'homme, même coupable de crimes graves, garde un droit à l'exercice de sa religion, à la possibilité de s'instruire, d'aimer et d'être aimé en retour, etc... Il doit être détenu dans des conditions humaines. A ce titre, la surpopulation carcérale est un vrai problème. En France, 57213 places en prison sont recensées, pour 65699 détenus. Il est anormal que la communication sur l'accroissement du nombre de place en prison ne soit accompagnée que d'un langage sur les peines non-exécutées et pas d'un engagement de résorber les 15% de surpopulation, chiffre qui trahit des situations engageant parfois la dignité humaine. Sur les 24000 places créées, 7000 pourraient être utilisées pour supprimer ce problème.

"La vérité que le juge est appelé à établir n'a rien à voir avec de simples événements et des règles froides, mais avec l'individu concret qui est peut être marqué par des faiblesses mais est doté d'une inaliénable dignité parce qu'il est créé à l'image de Dieu. La nature des sanctions pénales et leurs modalités d'application doivent être de nature à garantir la sécurité de la société, invoquée à bon droit, mais sans s'attaquer à la dignité de l'homme, aimé de Dieu et appelé à se racheter s'il est coupable. La sentence ne doit pas briser cette espérance de rédemption." (discours de Jean-Paul II le 31 mars 2000 au congrès de l'association italienne des magistrats)

Le prisonnier a le droit de recevoir une aide à la réintégration
Le but ultime de l'exclusion est bien la réintégration. A ce titre, la société comme le prisonnier ont un rôle à jouer pour prendre les moyens adéquats pour une réintégration.  Le premier pas a été évoqué plus haut. C'est l'exclusion elle-même qui devient outil de correction : "La peine devient un instrument pour la correction du coupable, une correction qui revêt aussi une valeur morale d'expiation quand le coupable accepte volontairement sa peine. L'objectif à poursuivre est double : d'un côté, favoriser la réinsertion des personnes condamnées ; d'un autre côté, promouvoir une justice réconciliatrice capable de restaurer les relations de coexistence harmonieuse brisées par l'acte criminel". (#403 du compendium)

D'autres outils peuvent et doivent être mis en oeuvre : accompagnement tout au long de la peine pour réussir les démarches à accomplir lors de la sortie de la prison (pour trouver un logement, un emploi, des activités sociales...). L'un des domaines d'application du principe du "bien commun" est "l'option préférentielle pour les pauvres". L'accompagnement des prisonniers à la réintégration est un espace d'application de cette option préférentielle pour les pauvres pour tous ceux qui peuvent s'y engager : personnel pénitentiaire, juges d'application des peines, visiteurs de prison, chacun en ce qui les concerne. Les détenus sont rarement des personnes éduquées et intégrées pour lesquelles la recherche d'emploi et l'intégration dans la société sont "simples". Ils ont besoin de l'aide des hommes "intégrés", et ont droit à cette aide que nous leur devons (cf #289 du compendium). Cette aide est une aide dont chaque détenu, individuellement, a besoin, et ne doit pas consister uniquement en l'émergence d'organisations globales. L'accompagnement individuel par des agents des services publics, des visiteurs de prison, des associatifs, est utile et nécessaire.

Jésus lui-même, dans son pays, se fait "connaître" comme celui qui délivre les captifs à ceux qui ne le connaissaient pas encore :
"Il vint à Nazareth où il avait été élevé, entra, selon la coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. [...] L'esprit du Seigneur est sur moi parce qu'il m'a consacré par l'onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer en liberté les opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur" (Luc 4, 16-19)
A l'image du Christ, tout chrétien doit être un acteur de libération, au sens figuré vis-à-vis de tous nos frères, mais aussi au sens propre à l'égard des détenus de nos prisons.

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Pour conclure, je dois avouer être sceptique quand j'entends parler de ces 24000 places de prison supplémentaires. Demain ce seront en permanence 90 000 personnes qui seront détenues en France. Soit une personne sur 750 en France. Ce chiffre me paraît très fort. Il est le témoin d'un échec de la société (pas seulement en France) : échec de la société à attribuer des peines justes et nécessaires, ou bien échec de la société à réussir à intégrer tout le monde en frères et soeurs du Christ. L'unité et le Salut pour chacun ("ceux que tu m'as donnés, je n'en ai pas perdu un seul" - Jean 18, 9) est en jeu, et je doute que ces 24000 places supplémentaires soient un pas dans la bonne direction. Pour 3,5 milliards d'euros, j'aurais préféré une action pour redonner de la dignité aux prisonniers en réduisant la surpopulation, ou pour favoriser leur réintégration en finançant des projets de réinsertion.
Espérons que le discours politique sur ces créations de places peut encore évoluer et profiter de ces créations pour résoudre le problème de surpopulation. Dans l'attente, nous pouvons appliquer les paroles de Jésus "J'étais prisonnier et vous êtes venus me visiter" (Mt 25,40) et, chacun à notre niveau, chercher à favoriser la réintégration des prisonniers en devenant visiteur de prison, en accueillant avec tout l'amour mais aussi toute l'attention nécessaire, un ex-détenu dans notre entourage professionnel ou personnel, ou en priant pour eux.




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¹ C'est important, et il faut souvent s'en re-convaincre régulièrement en écoutant les informations : ce n'est pas pas pour "faire du mal à celui qui a fait du mal" qu'on inflige une peine de prison. Les victimes ont souvent des mouvements de cet ordre-là : "il n'a pas eu assez", "ce n'est pas à la hauteur de ce qu'il nous a fait subir", "il faut qu'il soit puni pour ce qu'il a fait". Ces phrases sont souvent largement reprises par les médias et font maintenant malheureusement partie de notre mode d'analyse de ces événements judiciaires. C'est oublier la charité du Christ et le pardon qu'il nous donne à chacun et qu'il nous demande d'avoir les uns pour les autres.